My Very Own Private Way

Ma singulière façon d'être au monde... et ses conséquences

septembre 5, 2026

Aller Simple !

Un fragment du Destin d'un monde...

Aller Simple !

Par Johannes Vermeer — https://artsandculture.google.com/asset/wd/bQELiVC_QJaAlQ, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=116806430

Aller simple

L’Amour véritable n’a pas d’objet
L’Amour est océan
Livre des Révélations, Les Enseignements parmi les animaux

Depuis le départ de Palozza, de Maestre ne quittait plus le gaillard avant. Laissant le soin à Redhead de se débrouiller avec la navigation. Le mât de beaupré, presque horizontal sur l’avant du navire, était devenu son autre jambe de bois. S’y appuyant à longueur de journée, il semblait ne plus pouvoir s’en passer. Comme une de ces béquilles dont il avait eu besoin lorsque sa jambe fut coupée.

Juste en dessous de ce mât, la figure de proue pointait ses seins. Sa tête de mort, bouche ouverte, fixait l’horizon. Le bateau c’était elle : son bois rare, blanchâtre, aux nervures profondes, dur comme de la pierre. Un matelot astiquait chaque jour le vernis de son crâne... on eût dit une tête de marbre.

Maïa ne supportait plus le gaillard arrière. Sauf que le reste du bateau lui était désormais interdit. Personne à bord ne l’eut laissée s’approcher de Maestre. Au mieux, à l’occasion d’un relâchement de l’équipage envers elle, put-elle s’aventurer une ou deux fois sur le pont principal. Le gaillard avant fut alors bloqué par un rassemblement menaçant de regards noirs. Elle n’essaya pas de discuter. Elle n’eut pas même le cœur pour un trait d’humour ou une bravade. Cette façon habituelle entre elle et l’équipage de désamorcer les tensions eût semblée, à présent, totalement déplacée. Alors elle tourna les talons.

Le matin du départ, Anita, une de ses deux demoiselles de cour, quitta son service. Elles avaient tant ri ensemble. Elle écrivit avoir trouvé le bonheur… et partait à l’aventure avec un homme... Il ne lui restait donc que Mayeline, gentille fille avec qui elle ne partageait rien. L’idée de lui confier son chagrin l’insupportait. Elle ruminait donc seule.

L’équipage faisait front. Pas un bonjour, pas un bonsoir. Pas un regard, sauf en coin. Pas un clin d’œil grossier ou aguicheur, pas une petite phrase salace qu’elle faisait mine d’ordinaire de ne pas entendre. Pas une banalité sur le vent et l’état de la mer. La situation lui eut paru puérile si elle n’en fut pas affectée. Quant à de Maestre, elle réalisa à quel point il devait en crever.

En remontant l’escalier du gaillard arrière, elle ne put se résoudre à cette situation absurde. Elle s’arrêta net, redescendit calmement. Elle leva les yeux vers l’avant, aperçut la silhouette de de Maestre, hiératique, absent. Les gabiers n’eurent pas le temps de descendre, elle courut vers l’avant, bouscula au passage deux moussaillons frottant le pont, grimpa quatre à quatre les quelques marches du gaillard et se jeta sur lui, l’emprisonnant de ses bras. De Maestre levant la main, les marins stoppèrent leur élan protecteur.

De Maestre la prit dans ses bras. Elle pleura tout son saoul.

—     Je suis désolée, dit-elle, je vous demande pardon…

—     Allons, allons, dit-il tout bas.

—     Je suis si désolée, si vous saviez… pardon…

—     C’est à moi de vous remercier. Je suis un rustre et un sale pirate. Je vieillis mal. L’orgueil… sans vous, je serais un cadavre dans les geôles de votre père… un cul de jatte mendiant dans les rues de San Lucia… aujourd’hui, je suis heureux, si heureux, et je refuse ce bonheur... c’est à moi de vous demander pardon.

—     Vous aviez un équipage à tenir... l’exemple à montrer…

—     Justement… Allons, la mer grossit, la brise s’impatiente de souffler dans ces voiles neuves… grâce à vous… Puerto Esperanza, n’est-ce pas madame ?

—     Oui capitaine…

Il desserra son étreinte, glissa une main le long de son bras, l’arrêta un instant dans la sienne pour la serrer doucement. Puis il s’éloigna vers le pont. Il courut du mieux qu’il put avec sa jambe de bois jusqu’au gaillard arrière, et prit la barre des mains de Bunny Joe :

—     Allez, vous autres ! s’exclama-t-il, le vent se lève ! Bougez-vous le cul nom de Dieu ! Les gabiers, vous n’avez rien à foutre dans ces voiles toutes neuves, détachez-les et descendez à la manœuvre ! Tout le monde sur le pont ! On va voir ce qu’il a dans le ventre avec ses nouvelles voiles ! Quatorze nœuds, vous entendez ! Je veux voir ce bateau naviguer quatorze nœuds ! Qu’en dis-tu Red ?

—     J’sais pas cap’taine ! Y m’semble qu’on peut faire mieux… jamais vu une voilure pareille… moi j’dirais quinze...

—     QUINZE NŒUDS nom de Dieu ! Allez ! Ce vieux Redhead a dit quinze ! Et s’il a raison, il devra une double ration de tafia à tout l’équipage !

Les voiles tombèrent une à une. Perruche, cacatois, grand et petit perroquet, huniers, misaine et brigantine, ainsi que les focs qui s’égrenaient sur le mât du Marblehead. L’air volait dans les cheveux de Maïa. Elle s’avança au plus près de la proue du bateau, à la place que n’avait pas quittée de Maestre depuis leur départ, toucha à pleines mains le bois vernis du mât de beaupré. Le caressa. Elle s’assit dessus à califourchon, regarda loin devant, sentit entre ses jambes le navire foncer dans les vagues, pleine toile.

Quelques embruns commencèrent à voler par-dessus bord. Un goût de sel s’invita dans sa bouche. L’air vif cinglait son visage. Le soleil, elle s’en apercevait seulement maintenant, donnait à pleins rayons. Derrière elle, les ordres vociférés et les bruits de la manœuvre se perdaient dans le vent, rassurants. Un seigneur menait le bateau.

Elle s’abandonna, confiante. Grisée par la vitesse, elle ne put retenir un regard d’enfant vers l’arrière, pour partager son plaisir avec lui. Elle le chercha des yeux. Il n’était plus à la barre. Redhead y officiait, tendu. Et penché. La frégate gitait maintenant de façon impressionnante : deux cents hommes, tout l’équipage, contrebalançaient l’effort du vent à tribord, assis sur le bastingage, leurs jambes en dehors du bateau. Les vagues inondaient le pont. De Maestre, déjà debout sur la coque extérieure, accroché d’une main aux cordages, faisait peser chaque gramme de son corps au dessus des flots, comme s’il compensait, à lui seul, l’effort du vent dans les voiles. Il volait. Et Maïa riait : « Regarde-moi, capitaine… » chuchota-t-elle dans le vent. Il la regarda. Des mèches humides barraient son visage, ses yeux, sa bouche. Ils se fixèrent un court instant. Puis, d’un coup, il envoya valser son tricorne à la mer. Elle eut un nouvel éclat de rire. Il lui sourit en retour.

Un moussaillon agrippé comme un singe, vint annoncer la vitesse à de Maestre. Elle crut l’entendre hurler : « Quinze nœuds ! ». Aucun navire n’allait au-delà. Une clameur secoua l’équipage. Quinze nœuds… la ration de tafia était acquise…

De Maestre réclama l’attention de tous, tonnant par dessus les exclamations, les rires, les bruits des vagues et les rafales du vent : il fit un clin d’œil en direction de Maïa, concentra un instant tous les regards de l’équipage sur son index levé, et exigea, hors de lui…

—      SEIZE NŒUDS ! JE VEUX SEIZE NOEUDS !

Des cris traversèrent les rafales et les embruns. Maïa sourit.

— RG