Iphigénie
Racine, 1674

Anselm Feuerbach, Iphigénie I, 1862, huile sur toile, Hessisches Landesmuseum Darmstadt. Reproduction photographique : source inconnue, Wikimedia Commons, domaine public.
Iphigénie
L’histoire
Agamemnon, roi des Grecs, roi des rois, mène sa flotte contre Troie pour sauver Hélène. Hélène, la femme de son frère, y est en effet retenue. Seulement, les dieux lui refusent les vents favorables pour rejoindre Troie. Ils veulent un sacrifice, celui de sa fille Iphigénie. Rien que cela.
Il y consent, par vanité, dans un premier temps. Puis, il revient sur sa décision pris de remords insoutenables, et essaie d’empêcher l’arrivée de sa fille qu’il avait pourtant lui-même organisée : Il lui a fait croire qu’il accepte qu’elle se marie avec Achille, dans le camp où ils sont retranchés dans l’attente de ces fameux vents. Il l’avait appâtée ainsi. En effet, Achille et Iphigénie s’aiment. Mais son plan sera vain. Son émissaire échoue à empêcher sa venue. Résigné, il consent de nouveau à la sacrifier, poussé en cela par Ulysse et le sentiment du destin en marche...
Lorsque les intéressés s’apercevront de la supercherie, les esprits s’échauffent, les situations s’enveniment. Et, surtout, l’honneur et la fierté s’invitent.
Dans un premier temps, Iphigénie se demande ce qu’elle a bien pu faire pour mériter cela. Ce en quoi sa mère, Clytemnestre, la rejoint. Achille, bien sûr, n’en revient pas non plus, d’autant qu’Agamemnon l’a utilisé sans qu’il le sache, pour faire venir Iphigénie et la sacrifier. Il était même censé accompagner Iphigénie à l’autel de son supplice sous couvert du mariage promis ! Un comble pour lui qui, non seulement, aime follement Iphigénie, mais est un puissant guerrier, un seigneur respecté et orgueilleux. Il se sent manipulé.
Coup de théâtre cependant, l’impensable se produit : Iphigénie accepte son destin ! Contre l’avis de tous. Sa mère en tête, est prête à se sacrifier à sa place. Achille aussi, évidemment, est prêt à tout, pour la sauver.
Agamemnon, de nouveau, change son fusil d’épaule, et lui ordonne finalement de fuir. Trop tard…
Le camp militaire connaît maintenant l’enjeu et se retourne contre ce projet, aidé en cela par Eriphile, une sorte de traîtresse « bienvenue »… je vous laisse découvrir cette jeune femme qui est la clé de tout, et son implication dans l’histoire… A vous d’en lire plus pour connaître le fin mot.
Racine conclut l’affaire avec une pirouette dans les deux dernières pages !
Ma lecture
La fin peut sembler expédiée, mais Racine a bien étudié sa mythologie et cette histoire est très plausible et cohérente, mythiquement parlant. Les rapports entre les personnages sont très proches du mythe officiel. Cependant, son but n’était pas tant d’y être fidèle que de passionner les foules.
Il y parvint puisque sa pièce eut un grand succès (en 1674). Et, il est vrai que l’enjeu est de taille, et le sacrifice si absurde et révoltant qu’on souhaite connaître le dénouement de cette tragédie.
Aujourd’hui, cette pièce est très peu montée. Curieux. Sans doute le pathos de cette situation extrême y est-il pour quelque chose : L’amour qui triomphe finalement ; la fidélité aux valeurs de sa culture (représentées par la figure du père) et le sacrifice auquel elle consent, tout cela pourtant résonne fort dans notre monde. Même si l’on n’obéit plus aveuglément à son père aujourd’hui, le thème demeure d’actualité sous l’angle de la fidélité à ses origines, à son mythe personnel. Est-ce une trahison que de ne pas respecter cette autorité qu’est l’histoire de notre vie ?
Evidemment, Racine il faut s’y plonger, à cause des vers. L’histoire est assez complexe, et la langue soutenue. Donc, deux mauvais points pour encourager sa lecture. MAIS…
Je crois cependant que lire Racine, c’est accepter de découvrir une langue belle et jouissive. Certains vers et enchainement sont parfois difficiles à ne pas lire à haute voix, rien que pour savourer le plaisir de les entendre, de les dire. On a envie de les apprendre par cœur. (Pour briller en société ? Ou pour briller sur scène ? Ah, vanité, quand tu nous tiens… ) UN BON POINT !
De plus, les sentiments en jeu sont profonds, abyssaux même parfois. Les enjeux sont si forts, la notion de sacrifice si présente, que tous les personnages sont tiraillés par des contradictions mortelles. Les situations sont cornéliennes. Dans Iphigénie, on se demande si Racine n’a pas inventé le mot cornélien justement. Les choix sont tout le temps impossibles. Tous les personnages principaux sont confrontés à des sacrifices insupportables. Bref, les enjeux sont très, très hauts. Et, lorsque, après un effort je vous l’accorde, vous entrez dans l’univers de la pièce, dans son suspense et sa mécanique, dans sa langue, il devient facile de terminer sa lecture car le pli est pris. La petite musique des vers nous devient presque indispensable. Même si, je vous l’accorde encore, la contrainte imposée de la versification engendre parfois des phrases un peu alambiquées qui peuvent ne pas faciliter la compréhension du sens d’une phrase, pour un lecteur contemporain.
Pour conclure, Racine est un effort aujourd’hui il est vrai, mais la récompense (et quelle récompense) est au bout !
Extrait
SCÈNE VI.
Achille, Agamemnon.
ACHILLE.
Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi,
Seigneur, je l'ai jugé trop peu digne de foi.
On dit, et sans horreur je ne puis le redire,
Qu'aujourd'hui par votre ordre Iphigénie expire.
Que vous-même étouffant tout sentiment humain,
Vous l'allez à Calchas livrer de votre main.
On dit que sous mon nom à l'autel appelée,
Je ne l'y conduisais que pour être immolée,
Et que d'un faux hymen nous abusant tous deux,
Vous voulez me charger d'un emploi si honteux.
Qu'en dites-vous, Seigneur ? Que faut-il que j'en pense ?
Ne ferez-vous pas taire un bruit qui vous offense ?
AGAMEMNON.
Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins,
Ma fille ignore encor mes ordres souverains.
Et quand il sera temps qu'elle en soit informée,
Vous apprendrez son sort, j'en instruirai l'Armée.
ACHILLE.
Ah ! Je sais trop le sort que vous lui réservez.
AGAMEMNON.
Pourquoi le demander, puisque vous le savez ?
ACHILLE.
Pourquoi je le demande ? Ô ciel ! Le puis-je croire,
Qu'on ose des fureurs avouer la plus noire ?
Vous croyez qu'approuvant vos desseins odieux,
Je vous laisse immoler votre fille à mes yeux ?
Que ma foi, mon amour, mon honneur y consente ?
AGAMEMNON.
Mais vous, qui me parlez d'une voix menaçante,
Oubliez-vous ici qui vous interrogez ?
ACHILLE.
Oubliez-vous qui j'aime, et qui vous outragez ?
AGAMEMNON.
Et qui vous a chargé du soin de ma famille ?
Ne pourrai-je sans vous disposer de ma fille ?
Ne suis-je plus son père ? Êtes-vous son époux ?
Et ne peut-elle...
ACHILLE.
Non, elle n'est plus à vous.
On ne m'abuse point par des promesses vaines.
Tant qu'un reste de sang coulera dans mes veines,
Vous deviez à mon sort unir tous ses moments,
Je défendrai mes droits fondés sur vos serments.
Et n'est-ce pas pour moi que vous l'avez mandée ?
AGAMEMNON.
Plaignez-vous donc aux Dieux qui me l'ont demandée,
Accusez et Calchas, et le camp tout entier,
1360
Ulysse, Ménélas, et vous tout le premier.
ACHILLE.
Moi !
AGAMEMNON.
Vous, qui de l'Asie embrassant la conquête,
Querellez tous les jours le Ciel qui vous arrête,
Vous, qui vous offensant de mes justes terreurs,
Avez dans tout le camp répandu vos fureurs.
Mon coeur pour la sauver vous ouvrait une voie.
Mais vous ne demandez, vous ne cherchez que Troie.
Je vous fermais le champ, où vous voulez courir.
Vous le voulez, partez, sa mort va vous l'ouvrir.
ACHILLE.
Juste ciel ! Puis-je entendre, et souffrir ce langage ?
Est-ce ainsi qu'au parjure on ajoute l'outrage ?
Moi, je voulais partir aux dépens de ses jours !
Et que m'a fait à moi cette Troie où je cours ?
Au pied de ses remparts quel intérêt m'appelle ?
Pour qui, sourd à la voix d'une mère immortelle,
Et d'un père éperdu négligeant les avis,
Vais-je y chercher la mort, tant prédite à leur fils ?
Jamais vaisseaux partis des rives du Scamandre [ 10 ]
Aux champs Thessaliens osèrent-ils descendre ?
Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur
Me vint-il enlever ou ma femme, ou ma soeur ?
Qu'ai-je à me plaindre ? Où sont les pertes que j'ai faites ?
Je n'y vais que pour vous, barbare que vous êtes,
Pour vous, à qui des Grecs moi seul je ne dois rien,
Vous, que j'ai fait nommer et leur chef, et le mien,
Vous, que mon bras vengeait dans Lesbos enflammée,
Avant que vous eussiez assemblé votre armée.
Et quel fut le dessein qui nous assembla tous ?
Ne courons-nous pas rendre Hélène à son époux ?
Depuis quand pense-t-on qu'inutile à moi-même
Je me laisse ravir une épouse que j'aime ?
Seul d'un honteux affront votre frère blessé
A-t-il droit de venger son amour offensé ?
Votre fille me plut, je prétendis lui plaire.
Elle est de mes serments seule dépositaire.
Content de son hymen, vaisseaux, armes, soldats,
Ma foi lui promis tout, et rien à Ménélas.
Qu'il poursuive, s'il veut, son épouse enlevée.
Qu'il cherche une victoire à mon sang réservée.
Je ne connais Priam, Hélène, ni Pâris.
Je voulais votre fille, et ne pars qu'à ce prix.
AGAMEMNON.
Fuyez donc. Retournez dans votre Thessalie.
Moi-même je vous rends le serment qui vous lie.
Assez d'autres viendront, à mes ordres soumis,
Se couvrir des lauriers qui vous furent promis,
Et par d'heureux exploits forçant la destinée,
Trouveront d'Ilion la fatale journée.
J'entrevois vos mépris, et juge à vos discours
Combien j'achèterais vos superbes secours.
De la Grèce déjà vous vous rendez l'arbitre,
Ses rois, à vous ouïr, m'ont paré d'un vain titre.
Fier de votre valeur, tout, si je vous en crois,
Doit marcher, doit fléchir, doit trembler sous vos lois.
Un bienfait reproché tint toujours lieu d'offense.
Je veux moins de valeur, et plus d'obéissance.
Fuyez. Je ne crains point votre impuissant courroux.
Et je romps tous les noeuds, qui m'attachent à vous.
ACHILLE.
Rendez grâce au seul noeud qui retient ma colère.
D'Iphigénie encor je respecte le père.
Peut-être sans ce nom, le chef de tant de Rois
M'aurait osé braver pour la dernière fois.
Je ne dis plus qu'un mot, c'est à vous de m'entendre.
J'ai votre fille ensemble, et ma gloire à défendre.
Pour aller jusqu'au coeur, que vous voulez percer,
Voilà par quel chemin vos coups doivent passer.
Bon, ça a de la gueule, non ?
— RG