My Very Own Private Way

Ma singulière façon d'être au monde... et ses conséquences

août 12, 2026

La vie de Galilée

Brecht, 1938

La vie de Galilée

LA VIE DE GALILÉE
Brecht, 1938 

Ne pas savoir.

C’est un luxe aujourd’hui. Ne pas savoir quoi faire, dans les minutes qui viennent, dans les mois, les années à venir. Quel luxe insupportable aux yeux de ceux qui pensent qu’on doit savoir.  A nos yeux, même. N’est-ce pas une angoisse que ce vide du non-savoir ? Nous avons peur. Et de nous-mêmes, pour commencer … La tyrannie de la certitude. Normal, elle rassure. Il n’y a rien de plus castrateur pourtant … ainsi va le monde d’aujourd’hui, effrayé à l’idée de ne pas savoir …

Grâce à la science, nous sommes devenus des accros au savoir. Tout peut, doit, être su, connu, reconnu, prouvé, démontré, maîtrisé. Merci la science d’avoir mis fin à tout obscurantisme, à tout mystère. C’est notre caution intellectuelle qui nous épargne tout effort, toute recherche.

Je dis merci et je déplore cela tout à la fois. La créativité, la spiritualité, tout ce qui peut nous rendre un peu profond est nié, ridiculisé, bafoué, caricaturé. Quoique, certains mouvements expriment la frustration de ce carcan d’hyper-rationalité. De pseudo rationalité devrais-je dire. Car la maîtrise de tout, du temps, de la nature, de notre nature, de nos comportements est un aveuglement peut-être aussi certain que l’obscurantisme du passé (Éric-Emmanuel Schmitt l'illustre très bien dans le Visiteur). Car, l’idiotie, elle, n’a pas changé. Elle consiste à se conformer à la pensée dominante. Sans savoir pourquoi les choses sont ainsi. Et, l’histoire, en la matière n’est pas suffisante. L’histoire, ne sert pratiquement à rien, qu’aux historiens… Nos mémoires sont bien faibles face à une évocation artistique de notre passé. Donc, nous croyons, de manière aussi bête qu’au moyen-âge, en la puissance de la réalité moderne, car elle a été démontrée, raisonnée, scientifiquement affirmée. D’autres l’ont pensée pour nous. Les progrès techniques ne sont plus réguliers, ils s’accélèrent… cela semble suffire à nous montrer que nous sommes à l’âge de raison. Suivons donc le mouvement… sans nous les poser ces questions, puisque d’autres l’ont fait à notre place : éloge de la superficialité justifiée par une profondeur inaccessible (la science moderne), établie par d’autres.

Eh bien, voici la faille intellectuelle que nous invite Brecht à affronter dans son récit de la vie de Galilée.

Galileo Galilei joue sa vie, lui,  de ne pas savoir. De douter des évidences. Ça ne rigolait pas à l’époque. Le luxe d’aujourd’hui est le tabou mortel d’hier. A l’époque, déjà, certains pensaient le monde pour tous. Encore une fois, l’histoire ne nous a pas guéris de cela. Quelle ironie : changer de paradigme incessamment semble la seule issue pour l’humanité. Y-aurait-il un dogme satisfaisant ? Peut-être qu’en fait, la seule vérité qui tienne est qu’il n’y en a pas, ou qu’elles sont multiples ?

Brecht, en suivant ce bonhomme un peu fou qu’est Galilée nous le démontre bien mieux en touchant où ça fait mal. C’est-à-dire en deux endroits : nos croyances non-démontrées mais admises pour vrai parce que, c’est ainsi. Or, nous en sommes encore là aujourd’hui, comme j’ai eu le plaisir de vous en faire part un peu plus haut. Et puis, surtout, il touche au cœur. Le vrai, pas le centre, le cœur qui cogne. Ce petit organe laborieux qu’on oublie mais qui nous fera peut-être mieux comprendre ces subtilités de l’espèce humaine. Mieux que l’intelligence elle-même ?

D’ailleurs, en matière d’intelligence, nous sommes inégaux. Alors qu’en matière de cœur, on pourrait le penser aussi, mais Brecht nous explique qu’en fait, nous nous ressemblons ; et parviendrons peut-être à quelque chose par ce biais. Pour cela, il met en scène des personnages du quotidien, des petites gens, comme il sait le faire. A part Galilée, ce sont les plus beaux rôles : La bonne, son fils, sa fille, des gens du peuple et des commerçants, et puis, les méchants, c’est-à-dire, nous-mêmes : L’inquisiteur, les papes, les pseudo-scientifiques du clergé. Ils nous ressemblent par cette paresse d’esprit qui consiste à refuser le changement, quel qu’il soit.

Et puis, ce n’est pas si simple. Galilée aura droit à des périodes plus ou moins fastes, plus ou moins dangereuses. Le récit commence peu avant 1610 et sa découverte, grâce à sa fameuse lentille (dont il n’est pas l’inventeur) que la Lune n’est pas une étoile, mais une planète comme la Terre. Et, nous le suivrons jusqu’en 1642, année de sa mort.

Brecht met en scène des moments clés de sa vie, de scientifique certes, mais d’homme aussi. Je pense notamment à ce passage où, suite aux questions de l’église, Galilée renonce à ses thèses, se réfute lui-même. Il avoue plus tard à son disciple le plus proche qu’il n’a pas renoncé pour poursuivre ses thèses en cachette, mais bien par peur de la torture :

Dialogue sur les deux grands systèmes du monde
 
Galilée :
J’ai abjuré parce que j’avais peur de la souffrance physique.

Andréa :
Ce n’est pas vrai.

Galilée :
On me montrait les instruments.

Andréa :
Ce n’était donc pas un calcul ?

Galilée :
Non.

Un silence…
Brecht nous épargne l’interrogatoire : plutôt que le débat scientifique et théologique, il préfère centrer l’action sur l’humanité de son héros. A la sortie de l’interrogatoire, Andréa, révulsé par la lâcheté de son maître, lui lance :

Andréa : 
Malheur au pays qui n’a pas de héros !

Galilée est entré, complètement changé et rendu presque méconnaissable par le procès. Il a entendu la phrase d’Andréa. Pendant quelques instants il reste sur le seuil, attendant qu’on le salue. Rien ne vient, les élèves s’écartent de lui ; alors il s’avance à pas lents, hésitant à cause de sa vue basse, vers le devant de la scène, où il trouve un tabouret sur lequel il s’assied.

Andréa : 
Je ne peux plus le voir. Il faut qu’il parte.

Federzoni : 
Calme-toi.

Andréa, criant : 
Sac à vin ! Gros lampeur d’huîtres ! Tu l’as sauvée, ta précieuse peau ? S’asseyant : J’ai mal au cœur.

Galilée, calmement : 
Donnez-lui un verre d’eau.

Federzoni sort chercher un verre d’eau. Les autres ne s’occupent pas de Galilée, qui écoute, sans bouger de son tabouret. Au loin, on entend de nouveau la voix du crieur public.

Andréa : 
Maintenant, je pourrai marcher, si vous m’aidez un peu.

Ils le guident vers la porte. A ce moment, Galilée parle.

Galilée : 
Non. Malheur au pays qui a besoin de héros.

— RG