My Very Own Private Way

Ma singulière façon d'être au monde... et ses conséquences

septembre 20, 2026

Leïf Gustafson

Une scène du Destin d'un Monde (avant la scène Aller Simple !)

Leïf Gustafson

Leïf Gustafson


Dans les hauteurs de l’Inneland, Payn de Orst, savant et conseiller du roi, attend les premières nouvelles d’une guerre qu’il a contribué à provoquer. Cette nuit-là, son nouveau tube d’observation lui révèle les profondeurs du ciel. Mais à l’aube, un garçon monte en courant depuis la vallée, un journal froissé à la main…

Les nouvelles de la guerre tardaient à venir.

Payn de Orst ne dormait pas. Le ciel de l’Inneland s’obstinait à rester clair, et les nuits d’automne étaient froides. Parfaites pour observer le ciel profond. Alors, depuis son nid d’aigle surplombant la vallée, il observait.

En contrebas, Hohenburg n’était plus qu’une rumeur de lumières. La grande ville ne rivalisait pas avec les étoiles. Le voile nuageux qui gâchait d’ordinaire ses relevés s’était dissipé ; l’altitude offrait une atmosphère limpide, presque immobile. Il avait pu achever les cartes des deux lunes. La première garderait toujours le mystère de son côté sombre. La seconde, plus petite, tournant sur elle-même, n’avait désormais presque plus de secret pour sa lunette.

Mais, depuis quelques jours, ce n’était plus sa lunette qui l’obsédait.

C’était le gros tube posé sur la terrasse.

Deux miroirs, un assemblage imparfait encore, mais révolutionnaire. Une idée surgie au matin, dans cet entre-deux étrange où le sommeil se retire sans que l’esprit soit tout à fait réveillé. Certes, le second miroir occultait une partie de la lumière. Mais la surface gagnée, alliée à un miroir primaire taillé par les meilleurs verriers de l’Inneland, lui donnait un instrument d’une puissance inédite.

Il savourait d’avance l’effet que produirait son invention devant l’Académie des sciences. Rosenwald, surtout, en resterait muet. Voilà trois ans que ce vieil entêté s’acharnait à défendre l’existence d’un unique anneau autour de Syrius. Or Payn en voyait trois. Deux fins, serrés contre la planète, et un troisième, immense, pâle comme une buée d’argent.

Sa théorie s’effondrerait.

À cette pensée, Payn sourit.

Puis son sourire s’effaça.

Depuis la déclaration de guerre, la beauté de la nuit l’étonnait davantage encore. Elle l’excitait comme un enfant, mais l’humiliait aussi. Face à ce spectacle, la vanité des activités humaines lui paraissait évidente. Et la vanité du destin qu’il forgeait, pour lui et pour le monde, plus grande encore.

À cet instant, il regretta d’avoir encouragé Hohenfeld à faire la guerre.

S’il avait été roi, il aurait peut-être renoncé sur-le-champ à cette folie. Mais il doutait qu’en montrant le ciel à Hohenfeld, même au travers de son tube révolutionnaire, celui-ci abandonnât quoi que ce soit.

Il faudrait pourtant donner un nom à cette invention.

Le Tube de Orst ?

Un cri monta du chemin.

— La guerre est engagée ! La guerre est engagée !

Payn suspendit son observation et recouvrit vivement l’instrument d’un velours noir. Dans la pente, on entendait courir quelqu’un. Des pierres roulaient. Le cri revenait, soutenu par l’écho du gouffre voisin.

— La guerre est engagée !

Leïf Gustafson surgit enfin dans l’encadrement de la porte, rouge, essoufflé, un papier froissé dans la main.

— La guerre… maître Payn… la guerre…

— Entre et ferme cette porte.

Le garçon obéit, plié en deux, les mains sur les genoux.

— La guerre est ouverte. Et déjà des pertes, des morts, des bateaux coulés, des prisonniers, des femmes violées sans doute, des enfants orphelins et des…

— Allons, assieds-toi. La guerre est encore loin, et le pays n’est pas envahi. Donne-moi plutôt ce papier que tu maltraites depuis tout à l’heure.

Leïf regarda sa main. L’épreuve du journal n’était plus qu’une boulette humide. Il la défroissa avec fierté et l’apporta à Payn.

Il avait treize ans, mais son âge se devinait mal. Son corps trop rond retardait l’adolescence ; il courait encore comme les enfants, avec tout son poids et toute son âme.

— Voici la nouvelle à peine publiée, dit-il.

— C’est une fuite coupable, Leïf Gustafson. Tu divulgues la une du journal de demain à qui veut l’entendre. Et tu la cries à tue-tête, qui plus est. Crois-tu que l’imprimerie te gardera longtemps si tu continues ainsi ?

— Je ne crie que depuis le haut du chemin. Personne ne vit ici à part vous, maître Payn. Et puis le journal sort dans l’heure. Je ne le trahis pas beaucoup.

— Déjà ?

Payn consulta sa montre à gousset.

— Cinq heures… Oui, tu as raison. Je n’ai pas vu passer la nuit. Ou plutôt si : je l’ai si bien regardée que le temps m’a échappé.

Il chaussa ses lunettes.

— Voyons ces nouvelles terribles.

Le papier portait encore l’odeur âcre de l’encre fraîche.

— « Plusieurs combats navals se sont déroulés dans la journée d’hier. Deux flottes marchandes aragonaises ont été envoyées par le fond. Une escadre militaire légère a pris la fuite devant la suprématie innelandaise. Un vaisseau de haut rang est porté disparu. Il s’agirait de l’Archérion, trois-ponts de soixante-quatre canons, lâchement attaqué par des corsaires dont les méthodes seront sans nul doute contestées… »

Payn sauta quelques lignes.

— Patati, patata… honneur bafoué, règles de la course, indignation nationale… Ah. Voilà. « L’Aragon n’a pas confirmé la réalité de cette prise, dont le pirate Michel de Maestre cherchera certainement à se vanter. »

Il baissa le journal.

— On dirait bien que tu avais raison. Les choses sérieuses ont commencé.

— Alors, c’est sûr cette fois ?

— Oh que oui.

— Nous faisons vraiment la guerre ?

— Oui, Leïf. Vraiment.

Le garçon demeura silencieux un instant. Son souffle s’était calmé. Son excitation aussi.

— Mon arrière-grand-père m’en a parlé sur son lit de mort, dit-il enfin. Je crois qu’il voulait que je n’aie pas peur de ce qui lui arrivait. Il voulait me faire penser à autre chose. J’étais petit. Alors il m’a raconté qu’une fois, il avait défendu les falaises contre les frères de la côte. Ils tiraient à gros boulets depuis le haut des rochers, et les bougres en eurent assez. Ils repartirent par la mer, comme ils étaient venus. Il disait qu’ils avaient bien rigolé ce jour-là.

Leïf releva les yeux.

— Depuis, personne ne parle plus jamais de guerre.

— Et c’était sans doute une bonne chose.

Payn replia lentement le journal.

— Mais les temps changent. Notre époque aussi. Un monde nouveau s’annonce. L’ancien doit mourir. Et nous, nous allons devoir changer avec lui.

Le garçon le regarda sans comprendre tout à fait.

— As-tu jamais quitté l’Inneland, Leïf Gustafson ?

— Oh non, maître Payn.

— Serais-tu curieux de découvrir le monde ?

— Oh oui, maître Payn !

Payn le fixa. Il hésita. Puis, plus bas :

— Alors tiens-toi prêt. Chaque jour à venir, tiens-toi prêt. Si tu ne l’es pas le moment venu, je ne pourrai pas t’attendre.

— Oui. Mais savez-vous quand on part ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que si je le savais… je le saurais, Leïf Gustafson.

Le garçon fronça les sourcils, puis hocha gravement la tête.

— Ah oui. Je comprends.

Payn eut presque envie de rire.

— Et où irons-nous ? demanda Leïf.

— À l’autre bout de la terre.

— Vrai, maître Payn ?

— Vrai.

Le garçon resta bouche entrouverte. Payn posa le journal sur la table.

— Veux-tu voir quelque chose d’extraordinaire ?

— Toujours, maître Payn.

— Tu vois le velours noir sur la terrasse ?

— Oui.

— Tu l’enlèves très délicatement. Puis tu regardes dans le petit hublot, sur le côté.

Leïf sortit aussitôt. Il s’approcha du tube avec une prudence exagérée, comme s’il allait réveiller une bête endormie. Il ôta le velours, le posa à terre, puis jeta un regard vers Payn pour s’assurer qu’il avait bien le droit.

Payn acquiesça.

Leïf colla son œil contre l’oculaire.

Il ne dit rien.

Son silence dura assez longtemps pour que Payn sourie.

Puis le garçon souffla :

— Oh…

Il régla maladroitement la molette, perdit l’image, la retrouva, poussa un cri étouffé.

— Maître Payn ! C’est magnifique ! Votre lunette, à côté, c’est de la m… pardon, maître Payn, mais venez voir comme c’est beau !

— Je sais, Leïf. Je sais. Regarde tout ton soûl jusqu’à la fin de cette nuit. Les nuages reviendront bientôt.

Payn l’observa un moment. Leïf apprenait vite. Ses gestes, d’abord lourds, devenaient plus sûrs. Il trouvait les réglages, suivait les astres, s’écartait parfois pour sourire, ébahi, avant de replonger aussitôt dans le ciel.

Payn tenta de relire le journal. Les mots se brouillèrent. La fatigue le rattrapait d’un seul coup, plus forte que l’inquiétude, plus forte même que sa vanité.

La feuille froissée lui échappa des mains. Elle tomba sur le sol, glissa jusqu’à la porte ouverte, puis fut reprise par un souffle froid. Elle traversa la terrasse, vint obscurcir un instant l’objectif du tube — ce qui arracha à Leïf une exclamation intriguée — avant de s’envoler vers la vallée.

Payn, rompu de fatigue, ferma les yeux.

Ceux de son jeune apprenti, eux, brillaient de tous les feux de la galaxie.

— RG