My Very Own Private Way

Ma singulière façon d'être au monde... et ses conséquences

septembre 13, 2026

Les Bras du Ciel

Un début ?

Les Bras du Ciel

Les Bras du Ciel

I

 Le vent chargé de neige balayait en tourbillons déments la surface de l’inlandsis. Une tempête comme celle-ci était rare dans une vie d’Okomo. Sos le savait, il n’aurait pas fallu s’y enfoncer. Il avait d’abord refusé mais Anaba ne lui avait pas donné le choix, usant de son ascendant de chamane sur le jeune chef.

Ballotée par les bourrasques, Anaba ne réalisa pas tout de suite que les chiens avaient disparu devant elle. Aux secousses de l’attelage, elle les devinait bien vivants, avides de tirer le traîneau, mais la tempête ne permettait plus de les voir. L’impression de mouvement s’estompait. Avancer ne signifiait plus rien. Secouée violemment dans l’air furieux, elle s’accrochait à son siège de peur de s’envoler. Sos, par des gestes énervés et des coups de coude, lui intima l’ordre de sortir son tube de respiration et fermer sa parka. Ce qu’elle s’employât aussitôt à faire. L’affichage de sa capuche lui indiquait que la température frisait les moins soixante-dix. Les chiens ne tiendraient pas. Cela rendait Sos furieux et elle le sentait dans tous ses gestes, dans sa simple présence à côté d’elle, lui qui courait déjà pour soulager l’attelage, elle qui en était incapable. Ils ne devaient plus être loin du point de chute de l’objet qu’ils poursuivaient contre tout bon sens.

La vieille femme, l’homme et ses chiens, s’enfonçaient à l’aveugle dans les tourbillons blancs.

 

Vingt ans plus tard

La tribu s’était aventurée très au sud pour l’hiver. Bien en deçà du cercle polaire. La trop grosse épaisseur de glace sur les territoires habituels ne permettait plus la pêche, le caribou sauvage se repliait vers les steppes australes, la forêt ne pouvant plus le nourrir. Les anciens du clan n’avaient pas souvenir d’une transhumance si lointaine.

La chamane avait prévenu qu’il ne fallait pas s’approcher de Thulé, la grande île sous la glace, le continent maudit, la source de tous les malheurs. Aller à sa rencontre, c’était condamner le clan à la misère. Tootega avait parlé.

Lorsque le soleil fut à la limite de l’horizon, les anciens se réunirent autour du chef, Sos, et de Tootega. C’était la dernière halte avant le choix de l’hivernage. La chamane prit la parole :

— Nous devons remonter, il n’y a rien de bon pour nous par ici. Nous sommes trop près de Thulé.

— Thulé, Thulé… tu n’as que ce mot à la bouche, rétorqua Sos. Moi je dois nourrir le clan ! Et tous les jours ! Et les caribous ne cessent de descendre… nous irons sur la nouvelle glace, pour pêcher, et nous ferons des raids de chasse, comme nous l’avons toujours fait.

— Il n’y a rien de bon ici Sos, insista Tootega. Nous pouvons faire des raids en remontant un peu, ça ne changera rien.

— Nous ne tiendrons pas si le caribou s’éloigne encore !

— Il sait que nous avons besoin de lui, renchérit-elle. Il ne nous abandonnera pas…

— Il sait ce qu’il doit faire pour survivre : trouver à manger ! Et ça lui demande de parcourir beaucoup de territoires cette année. Et loin de nous… loin de la glace que nous connaissons…

Il y eut un silence. L’ancien prit finalement la parole :

— Tu as raison, Sos. Ce sera plus confortable ainsi. Mais le clan doit respecter ses croyances. Il y a deux choses que nous ne devons jamais approcher, quel qu’en soit le prix : les Bras du ciel au nord, là où la vie n’existe pas, et Thulé au sud.

Il y eut un silence à l’énoncé de ce nom car il venait de la bouche de l’ancien. Il reprit :

— Il nous suffira de nous rationner un peu… peut-être aller chercher du poisson sur cette nouvelle glace, y faire des raids de pêche, congeler les prises, plutôt que de courir sans arrêt le caribou. C’est un meilleur compromis.

Tootega acquiesça. Sos reprit :

— Par le passé, il a pu nous arriver de suivre l’avis de la chamane pour décider du sort du clan… à nos dépends.

— Une seule fois Sos ! répondit Tootega, une seule fois… et c’était Anaba à l’époque, pas moi… c’est elle qui en est morte, pas le clan… et tu n’es pas heureux de ta fille peut-être ? Une fille du ciel, c’est une bénédiction, pas un malheur… elle a porté chance au clan, et elle nous portera chance encore. Si nous n’approchons pas de Thulé...

Le conseil acquiesça dans un murmure général d’approbation. Sos conclut :

— Le froid tue les imprudents, mais L’hiver ne nous trahira pas. L’hiver est si fort cette année. Même aussi bas dans le sud, la glace ne fait que s’étendre sur la mer. J’enverrai Nanuq aux premiers jours du printemps, il surveillera le front du glacier afin de prévenir le vêlage. S’il s’effondre, nous lèverons le camp. Mais nous serons partis bien avant.

— Si le front du glacier s’effondre, l’interrompit Tootega, crois-tu que nous aurons le temps de nous enfuir ?

Sos continua comme s’il ne l’avait pas entendu :

— Demain, nous établirons le campement sur la nouvelle glace où nous pourrons enfin nous reposer. Le clan a trop longuement marché. J’ai dit.

Son regard noir fustigea un instant Tootega, mais son visage ne trahit rien de son agacement. Dans ces moments de controverse, ses traits acérés lui donnaient une allure d’oiseau de proie. Il se leva et quitta la tente des sages. Le clan irait où le chef en avait décidé. Il ne pouvait en être autrement.

 

Vingt ans plus tôt, dans la tempête

Sos arrêta finalement l’attelage. Il y avait des poids morts. C’était de la pure folie que de continuer. Mais surtout, il avait cru apercevoir quelque chose parmi les bourrasques de neige. Il tendit le bras en direction de ce qu’il avait vu, un bras ostentatoire, juste devant le masque de protection d’Anaba. Et il la gratifia d’un coup de coude rageur dans le même mouvement. Puis il s’en fut vers ses chiens, pelle de neige à la main, pressé de sauver ceux qui pouvaient l’être encore. Anaba déclencha le radar de proximité ficelé à son bras. L’affichage vert confirma les indications du musher. L’objet était là. Elle avait bien compris que Sos ne l’aiderait plus dans sa mission. Il en avait assez fait. Il avait mis en danger ses chiens, et, cela, il ne le lui pardonnerait pas. Elle devait en finir elle-même.

Elle se leva dans un effort douloureux. Les longues heures de traîneau, coincée dans cette position inconfortable, l’avaient éreintée. Elle chuta aussitôt qu’elle mit pied à terre, roula dans la neige poudreuse. Elle distinguait à peine l’attelage encore tout près. Elle enregistra sa position exacte dans la mémoire du radar, se releva en titubant face au vent infernal, et entreprit de progresser vers l’objet massif qui clignotait sur l’écran de sa manche. Une flèche rouge lui indiquait la direction à suivre. Elle fixa ce seul repère dans la tourmente et tâcha de ne pas trébucher dans les paquets de neige, ils s’accumulaient si vite autour de ses pieds.

Une centaine de mètres seulement la séparait de l’objet. Mais ce trajet insignifiant lui parut des kilomètres. Le souffle court, son cœur battait à tout rompre. Sa température corporelle venait de chuter, l’alerte du système de survie se déclencha. Son tube de respiration fut éjecté, un embout de plastique vint se planter aussitôt dans ses narines, son amauti siffla en pressurisant l’air intérieur. Une douce chaleur l’enveloppa, un filet d’oxygène parvint à ses narines, lui redonnant un coup de fouet. Un témoin interne de la combinaison se mit à clignoter en rouge. Elle n’avait que quelques minutes devant elle. La barre des moins quatre-vingt degrés venait d’être franchie. Le système confirma que ses données corporelles n’étaient pas satisfaisantes pour affronter ces conditions climatiques.

Une masse métallique sombre apparut enfin devant elle, orange et noir, confirmant sa vision. Il n’y avait plus de doute, il s’agissait bien de l’objet qui avait traversé le ciel au-dessus du campement une semaine plus tôt dans un vrombissement étrange. Cela faisait donc sept jours entiers qu’elle était partie avec Sos. Une semaine de chasse acharnée.

Elle chercha à tâtons l’Ulu dont elle ne se séparait jamais, l’empoigna fermement. La forme arrondie de sa lame usée la rassura. Elle l’avait parfaitement affutée avant de partir. En serrant son couteau contre elle, elle sut qu’elle aurait la force de s’en servir une dernière fois, de faire ce qui devait être fait. Les présages de l’oracle avaient été sans équivoque : l’équilibre de la Terre éternelle, la Mère, allait être bouleversé. Le destin l’appelait.

Elle entreprit de faire le tour de la capsule, trébucha dans un amas de câbles métalliques fixés à son extrémité, comme si l’objet avait été traîné là par quelque étrange attelage hyperboréen. Attachée à cette pelote, une voile virevoltante semblait vouloir tirer la capsule. Mais l’objet demeurait solidement planté dans la neige. Sorte de théière improbable, brûlée et moitié couverte d’un linceul blanc.

Un coup sourd se fit entendre derrière elle. Elle se retourna aussitôt. Un homme grand et sec, venait d’apparaître. Il n’avait qu’une mince combinaison orange, aucune protection contre le froid. Il ne tiendrait pas deux minutes dans ces conditions extrêmes. Il s’approcha d’elle en se couvrant le visage de ses mains, appuyant son coude contre le métal de la capsule pour progresser face au vent. Quand il fut suffisamment proche, la vieille femme arma son Ulu et attendit l’ultime seconde. Il lui dévoila alors son visage, maigre, anguleux, sa peau blanche, son visage creusé et fatigué. Il était resté là au milieu de l’inlandsis stérile pendant ces longs jours. Et il lui sourit. Anaba hésita un instant. Puis elle brandit son arme et lui trancha la gorge d’un coup sec. L’homme, les yeux écarquillés d’incompréhension, bascula en arrière en se tenant le cou. Malgré les convulsions qui s’emparèrent de lui, ses yeux ébahis fixèrent Anaba jusqu’au bout. Son sang se répandit dans la neige, cristallisant aussitôt. La plaie arrêta son écoulement rouge, la cicatrice gelait. Les yeux de l’homme se figèrent dans la glace de ses larmes. Les soubresauts cessèrent. La neige commença doucement à recouvrir son corps.

Essoufflée, elle chercha une issue dans le blindage, finit par trouver le sas entrouvert. En forçant le mécanisme, elle perdit son Ulu dans la neige. Elle s’engouffra dans la capsule exigüe. Deux fauteuils trônaient au centre, dossier contre le sol. Dans l’un d’eux, un bébé emmitouflé dans un couffin braillait tout ce qu’il pouvait.

Sitôt la surprise passée, Anaba referma le sas. Le bébé se calma.

 

Le campement sur la glace nouvelle, vingt ans plus tard

Pour ce nouvel hivernage, la tribu était descendue si bas vers le sud qu’il y avait désormais des jours et des nuits pour rythmer l’activité du village. Comme un mauvais mantra, la répétition des jours pesait sur l’humeur du clan.

Dès le lendemain de leur arrivée, on leur rendit visite.

Un traîneau s’approchait. Un chasseur solitaire. Nanuq fut le premier à l’apercevoir, venant du nord. Il était revenu en toute hâte pour annoncer la nouvelle. Le village s’était attroupé derrière Sos, son père, pour accueillir le voyageur. Une joyeuse compagnie le suivait à distance. Le brouhaha des conjectures sur l’identité du visiteur égayait l’atmosphère, relevant le moral. Ils étaient au paradis. Seule Tootega sentait encore le souffre de Thulé, trop proche,  s’insinuer dans l’atmosphère.

Sos marchait à grands pas à la rencontre du visiteur. La fierté perçait sous son allure faussement désinvolte. Il ondulait de sa démarche féline et soufflait de grands nuages de buée dans l’air pur.

La troupe s’arrêta, Sos poursuivit seul. Il alla se poster au-delà de la foule. Sa grande taille en imposait à tous. Ses hautes épaules semblaient plus hautes que jamais. Le soleil rasant du matin lui dessinait une ombre démesurée dans la neige étincelante. Son regard perçant scruta le petit point noir, mobile, à l’exacte limite de l’horizon blanc et bleu.

Sos attendit patiemment, planté dans la poudreuse, droit comme un harpon, contenant son orgueil. Il savait parfaitement qui venait à lui. II avait maintes fois rêvé ce retour, puis, le temps passant, maintes fois douté qu’il arrivât. Mais aujourd’hui, alors que ses yeux ne distinguaient qu’à peine l’attelage dans le levant, son cœur lui, connaissait le musher qui s’avançait. Et il était prêt à éclater de bonheur.

Ulorissa, lorsqu’elle vit au loin l’attroupement du village laissa filer. Les chiens savaient quoi faire. Libres, ils fonçaient dans la neige. Le leader, Amarok, imposa un train d’enfer. Eux aussi étaient heureux.

Tous l’attendaient. Un homme se détachait du groupe. Son père. Hiératique. Imposant. Comme à son habitude.

Lorsqu’elle distingua enfin les yeux noirs et le visage de marbre du chef, son cœur accéléra. Elle était de retour. Chasse terminée. Six saisons pleines s’étaient écoulées. Elle avait chassé le caribou pour manger et faire manger ses chiens, chassé son âme pour se trouver elle-même, et chassé l’Ours sacré pour ne pas mourir. Mais c’était lui, quelques jours auparavant, qui l’avait finalement trouvée. Elle savait désormais le chemin à suivre. Elle ne revenait que pour faire ses adieux. Elle ne serait plus un membre du clan.

Son père devait savoir qu’elle avait réussi l’épreuve. Et tous devraient reconnaître en elle la vérité nouvelle, derrière ses yeux bleus, si différents de ceux d’ici, et la laisser partir de nouveau.

Tous verraient dans son cœur. Ils réaliseraient qu’ils l’avaient su depuis le premier jour : elle ne leur appartenait pas. Elle n’appartenait à personne. Ils la regarderaient, ils comprendraient. Sans un mot. Elle préférait ne pas penser à la réaction de son père lorsqu’elle lui annoncerait son nouveau départ. Mais elle ne put s’en empêcher à mesure que la distance fondait entre eux : retrouver sa fille après cette épreuve, pour la perdre à nouveau. Aucun membre d’une famille ne quittait jamais le clan, sauf pour l'épreuve. Elle balaya ses idées sombres. Le moment n’était pas venu.

L’attelage vira de lui-même face au soleil, un détour de cabot, pour faire durer le plaisir. Ulorissa avait déchiré les bandelettes d’argent de son amauti de cérémonie, et les avait suspendues sur les lignes de trait. Elles virevoltaient dans le vent. Quand le soleil les frappa lors du dernier virage, elles se mirent à étinceler, enflammant l’attelage.

Sos scrutait l’ensemble, comptant et pesant ce qu’il voyait. La silhouette de sa fille, élancée, semblait habitée d’une force nouvelle. Son regard le transperçait, comme si elle voyait directement dans son cœur. Il s'était toujours promis de ne rien lui dire. Qu'est-ce que cela changerait qu'elle sache d'où elle venait ? Elle appartenait au clan. Plus que jamais. Et sa vie ne serait que neige et horizons infinis. Rien d'autre. Rien d'autre à faire sur cette terre : contempler et remercier les dieux.

Mais lorsque leurs yeux se croisèrent, il douta un instant. Il vit une détermination farouche. Un regard de défi.

Il se reprit, observa l’apprentie musher et son attelage. Il ne vit d’abord que ses douze chiens, au lieu des quatorze du départ. Ils paradaient sans qu’Ulorissa ne leur donnât aucun ordre, Amarok en tête. Ce dernier reconnut son ancien musher mais ne changea rien à son approche. Il donnerait la cadence jusqu’au bout. Un loup alpha, possessif. Et il semblait lui dire : « Vois la fille que je te ramène : C’est Ulorissa Anaa, l’étoile filante du Pôle, libre, sauvage. Elle ne t’appartient plus, comme je ne t’appartiens plus. Son heure est arrivée… »

L’attelage vira une dernière fois vers Sos, Amarok ralentit le train. Il stoppa l’équipage au pied de son ancien maître. D’un claquement de langue Ulorissa leur ordonna de se coucher, la meute s’aplatit. Douze paires d’yeux fixèrent le chef du clan, langues pendantes. Ulorissa sauta dans la neige, se précipitant vers son père. Mais quelque chose n’allait toujours pas dans les yeux sévères du chef. Son visage fermé la figea à un pas de lui, interdite :

— Je suis de retour, père.

Il répondit sèchement, comme l’exigeait la tradition. Ne rien montrer :

— Deux chiens ont disparu et un chien de roue est boiteux ! lâcha-t-il du ton le plus froid dont il était capable.

— Une ourse perdue et affamée nous a attaqués, à douze rencontres d’étoiles… Une mère désespérée de ne pouvoir nourrir ses petits… une maman…

Sos lui décocha une gifle magistrale. L’ultime leçon : l’humilité du retour. Car la victoire sur l’animal peut enfler l’orgueil. Et Boda le prophète avait choisi, lui, de sacrifier sa vie face à la femelle affamée de l’animal sacré afin que ses petits puissent se nourrir de son corps.

Surprise par le coup, Ulorissa dut poser un genou dans la neige, s’appuyer d’une main pour ne pas tomber complètement. La première fois qu’il la giflait. À peine eut elle comprit ce qui lui arrivait, il la prit dans ses bras immenses et avides, l’arracha du sol, la porta vers le ciel, la présentant aux dieux miséricordieux qui avaient refusé le sacrifice de sa fille. Et il hurla à s’en déchirer la poitrine. Sa fierté de père pouvait éclater. Il se mit à danser, sa fille sur les épaules. Tout le village les acclama. Ulorissa sentit un immense soulagement. Elle se mit à rire, secouée par son père fou de joie.

À l’écart, Nanuq n’eut qu’un demi-sourire. Il pensa qu’il savait désormais à quoi s’attendre quand, dans une dizaine de saisons, lui aussi reviendrait. C’était à son tour de passer l’épreuve. Le temps de former un nouvel attelage. Sans doute même aurait-il dû déjà partir. Mais il lui avait fallu attendre. Sa demi-sœur Ulorissa, toujours, passait en premier. Ulorissa…

Lorsqu’il la reposa enfin, le visage plein de larmes, il se mit à scruter fiévreusement le visage de sa fille. De ses doigts, il effleura la joue scarifiée, fit de grands yeux étonnés :

— L’Ourse ?

Elle ne put qu’acquiescer. Trois grandes cicatrices labouraient son visage, depuis l’œil jusqu’à la mâchoire.

— J’ai dû la tuer, fit-elle… j’ai dû la tuer…

Et elle éclata en sanglots, se jetant contre sa poitrine. Lui partit d’un immense rire en l’écrasant sur son cœur. Le village scanda sa joie vers le ciel. Les chants du retour s’élevèrent.

 

Vingt ans plus tôt, dans la tempête

Lorsqu’il vit qu’Anaba ne revenait pas, Sos quitta son abri et son équipage décimé. Il n’avait retrouvé que cinq chiens moribonds en remontant le fil d’Ariane de la ligne de trait. Cinq seulement. À chaque embranchement de l’attelage, une nouvelle découverte macabre. C’est en tête seulement qu’il trouva enfin de la vie. Le leader Nuliajuk, et sa garde rapprochée.

Désormais à l’abri de la tempête, les survivants étaient transis, les pattes gelées. Confectionné à grand peine, l’igloo de fortune qu’il avait construit résistait enfin aux bourrasques mortelles. Il lui avait fallu s’y reprendre à plusieurs fois pour poser les dernières briques de neige sans que les premières ne s’effondrassent sous la pression du vent. Une débauche d’efforts surhumains.

Il s’enfonça dans la tempête, les yeux rivés sur son radar de surface. Il n’y avait rien d’autre à voir. Les repères normaux s’étaient effacés, l’horizon n’existait plus, il ne distinguait même plus ses pieds. Chaque pas était une victoire. Balloté de tous côtés, seule la gravité donnait un peu de sens aux choses. Régulièrement, un tourbillon plus puissant l’arrachait du sol pour l’envoyer valser en arrière. Comme si cette tempête polaire lui refusait le droit d’avancer. Anaba ne pouvait qu’être aux alentours de l’objet tombé. Il se dit qu’il avait trop attendu pour y retourner. Mais neuf chiens étaient morts sur les quatorze du départ. Neuf morts inutiles. Il fallait sauver les derniers. Car la mort des chiens signifiait surtout leur propre mort.

Il commençait à regretter sa colère contre elle. Sa disparition pèserait bien plus sur les épaules du jeune chef qu’il était que la perte de son attelage. Même s’il pouvait douter de la santé mentale de la vieille chamane, sa vie demeurait une des plus précieuses du clan. En cet instant, il pria pour que son mauvais caractère n’eut pas commis l’irréparable.

Il trébucha sur une congère plus résistante, s’affala dans la neige tourbillonnante. Sos revint à quatre pattes sur le corps d’Anaba. Son amauti était totalement fermé. Il avait délivré ses dernières ressources pour la maintenir en vie, mais elle ne semblait plus qu’un poids mort. Si elle vivait encore, même à demi, il ne fallait ouvrir sa combinaison qu’une fois dans l’igloo. Il la traîna de longues minutes durant, tombant d’épuisement. Son système de survie se déclencha. Le tube de prise d’air extérieure fut éjecté, remplacé aussitôt par une arrivée interne d’oxygène, plantée dans les narines. Celle-ci se mit à chauffer doucement, lui redonnant des forces, le courage de continuer. Un témoin discret dans sa capuche étanche vira au rouge. La température extérieure venait de chuter. Près de moins quatre-vingt neuf degrés. Sa survie n’était plus garantie. Le système lui conseillait de sortir de cette situation. L’ironie du message lui échappa.

Parvenu à l’igloo, il douta de l’emplacement désigné par la machine. Il n’y avait aucune trace. Le radar était pourtant formel, c’était ici. Il buta sur le tube d’aération, fut soulagé en confirmant à tâtons que c’était bien lui. Il était revenu. Il dut encore dégager l’entrée. Puis il tira sa charge à l’intérieur. Dans un ultime effort, il coupa son système de survie, ouvrit sa parka. Il faisait bon dans leur refuge. Ce trou dans la neige, presqu’invisible en surface, était la seule petite bulle de vie à des kilomètres à la ronde. Leur arche. Ou leur tombeau.

Nuliajuk releva la tête, se mit à gémir de plaisir et battre le tapis de sol de sa queue. Mais il ne bougea pas, épuisé. Les autres levèrent à peine un œil et se contentèrent de gémir doucement, lovés sur eux-mêmes. Sos se tassa contre eux. Son trou étroit, arraché aux éléments déchaînés, avait au moins pour mérite de chauffer grâce à la promiscuité. Il vérifia l’étanchéité de l’entrée, puis l’arrivée d’air extérieure. La température de l’abri était de douze degrés. Rassuré, il dépressurisa l’amauti d’Anaba.

Savamment agencée, cette combinaison spéciale pour l’allaitement ménageait une place confortable au bébé permettant de le nourrir à l’intérieur, offrant une grande liberté à la mère. La vieille sorcière, stérile, portait tous les jours cet habit, comme si elle se tenait prête, à chaque instant, à accueillir un enfant.

Le système de survie de la combinaison émit un bip de protestation lorsqu’il força son ouverture. Anaba était morte. Son tube d’oxygène absent. Son corps encore chaud. Malgré l’encombrement, il décida de la garder à l’intérieur de l’abri jusqu’à ce qu’elle ait délivré toute sa précieuse chaleur. Mais quelque chose d’autre l’intriguait. Le système semblait avoir conservé de l’énergie pour une raison qu’il ne saisissait pas. Il n’avait pas su maintenir sa propriétaire en vie, alors qu’il aurait dû tout faire pour y parvenir, ne préserver aucune de ses ressources. Sos chercha à récupérer les réservoirs d’oxygène, devenus inutiles, et les accumulateurs. Rechargés, ils serviraient à d’autres.

En fouillant la combinaison d’Anaba, la poche d’allaitement bougea. Il crut d’abord à un sursaut de son corps. Mais sa raideur plaidait le contraire. Il ouvrit la poche interne. Une odeur d’excréments frais lui sauta au nez. Un bébé apparut. Il remuait devant ses yeux ébahis, le tube d’oxygène d’Anaba planté dans son nez. Le système avait préservé ses dernières ressources pour lui. Sos tenait son explication, priorité à l’enfant, évidemment. La chaleur semblait parfaite. Le bébé n’avait que quelques jours d’existence, une semaine peut-être... C’était une fille.

Le système émit le clignotement caractéristique d’épuisement définitif de son énergie. Il assuma une dernière urgence avant de s’éteindre, Anaba avait enregistré, le souffle court, un message oral à l’intention de Sos : « Pardonne-moi si tu peux, Sos. Je suis bien folle de t’avoir emmené au bout de cet enfer. J’ai su, toute ma vie, que je finirai à tes côtés. J’ai su que j’aurai un enfant. Mais, en fait, ce n’est pas le mien, tu t’en doutes. Il n’y a plus personne ici, tu le vois bien…

Qui est-elle ? Ne cherche pas trop à savoir... C’est tout simplement la fille de l’étoile filante que nous avons poursuivie huit jours durant, ensemble. Follement. N’ai-je pas eu raison ? N’est-elle pas magnifique ? Une fille du ciel, n’est-ce pas le plus cadeau que je pouvais t’offrir pour me faire pardonner ? Prends soin d’elle comme si tu l’avais faite. Le ciel te la réclamera, un jour. Mais d’ici là, elle t’appartient. Elle est à toi…

Ne cherche pas à te justifier auprès du clan. Le ciel en a voulu ainsi. Ta femme le sentira dans son cœur. Rentre, et sois le chef que tu dois être, le père de ta tribu, des tiens, et de cette fille des étoiles… »

La fille de l’étoile filante. Ulorissa Anaa, pensa-t-il. Il la prit dans ses bras, la regarda, curieux, et des sanglots montèrent en lui, irrépressibles.

De longues heures passèrent. Le silence s’installa dans l’abri sommaire. Tous sombrèrent dans un sommeil lourd.

Lorsqu’il sortit enfin, après avoir creusé un long tunnel vers la surface, le soleil resplendissait, juste au dessus de l’horizon. L’albédo était au maximum. Il plissa les yeux, mit aussitôt ses lunettes noires de protection. La surface blanche formait des vaguelettes, comme la mer au printemps lors du vêlage. Les cristaux de neige scintillaient dans l’air pur et immobile. Aucun nuage dans le ciel, aucun obstacle où poser son regard, à des kilomètres à la ronde. La surface était totalement vierge, nettoyée. L’objet d’où provenait le bébé devait être là, enfoui dans la poudreuse, tout comme le traîneau, qu’il faudrait sortir. Le radar l’avait déjà repéré, plusieurs mètres en dessous.

Soudain, un craquement sourd se déclencha dans son dos. Sos releva le nez de son appareil, fit un tour sur lui-même pour saisir l’immensité blanche du regard et comprendre ce bruit d’orage. C’est alors qu’il réalisa à quel point ils étaient proches du pôle.

Ils lui parurent proches au premier regard. Son habitude du désert blanc lui fit remettre les choses à leur place, ils étaient sans doute à une cinquantaine de kilomètres : de gigantesques tentacules blancs flottaient dans les airs, immobiles. Une méduse semblait cachée sous la neige, élançant ses bras vers le ciel, où ils disparaissaient. Innombrables. Les plus lointains se noyaient dans la brume de l’horizon. Ils pendaient comme des lianes blanches accrochées à la voûte céleste. Des stalactites démesurés s’y accrochaient. Des agrégats de glace en tombaient dans des craquements orageux. Les Bras du Ciel. La légende disait vrai, ils existaient bel et bien. Suspendus comme par magie à quelque chose d’invisible au-delà de l’atmosphère, ils grondaient sous le poids de la glace, tonnaient lorsqu’un bloc s’en détachait.

Sos décida qu’il irait. Il braverait l’interdit. La curiosité était trop forte. Après tout, c’était une chamane qui l’y avait emmené. Il suffisait de ne rien dire au village lorsqu’il reviendrait. La mort des trois quarts de l’attelage avait au moins ça de bon : ils auraient assez de vivres pour revenir, même en faisant un long détour.

 

Vingt ans plus tard, au campement de la nouvelle glace

Ulorissa avait recherché Nanuq, son demi-frère, sans relâche. Mais le temps lui avait manqué : lors du retour de l’enfant adulte de l’épreuve, le village se l’arrachait, comme le voulait la tradition. C’était une bénédiction du ciel. L’épreuve forgeait l’élu et s’il revenait vivant, sa gloire retombait sur toute la tribu.

Elle avait dû honorer de sa présence les anciens d’abord, les gratifier du récit de son combat avec l’Ourse sacrée. Puis sa famille ensuite, puis les amis et tout le reste du village.

À tous elle leur avait demandé d'où elle venait. Personne n'avait répondu. Certains s'étaient contentés de baisser la tête. D’autres, les yeux ronds, demeurèrent interloqués par sa question.

Après chaque visite, après les avoir bénis un à un de sa main gauche, elle avait posé une dernière question « Avez-vous vu Nanuq ? ». Personne ne savait où se trouvait le fils de Sos. Il avait été présent, pourtant, au moment de son retour, le matin même. Elle avait bien reconnu sa silhouette.

La journée terminée, parvenue au pied du glacier, Ulorissa cherchait encore l’âme solitaire de son frère, un point noir pêchant sur la banquise ou un musher ramenant son attelage. Rien ne s’offrit à elle dans la clarté rasante du soleil couchant. Depuis qu’elle était descendue si bas vers le sud, l’arrivée du soir la surprenait à chaque fois. Et la nuit, brutale, avait quelque chose d’inquiétant. Ces deux mots, soir et matin, que les anciens venaient de lui apprendre, donnaient un nom à cette nouveauté. Mais la nommer ne suffisait pas à la rassurer. Le soir était là, en effet, mais Nanuq demeurait absent du village, perdu quelque part sur la glace, bientôt dans le noir.

— Rentrons avant la nuit ! lui lança son père de loin.

Sos l’avait rejointe. Elle le gratifia d’un coup d’œil furtif, puis reporta son regard à l’horizon.

— Tu ne le trouveras pas, renchérit-il en s’approchant, s’il ne veut pas que tu le trouves… il est têtu tu sais…

— Je sais… mais c’est moi qui le cherche…

— Hé oui, c’est bien là le problème.

— Quoi. Il ne veut pas me voir ?

— Il veut et il ne veut pas. Il aurait dû partir avant toi… tu sais, les filles ne font pas les épreuves des garçons… et les garçons ne font pas les épreuves des filles… ne lui demande pas de coudre ton amauti.

— Je ne le lui demande pas. Et mon retour ne l’empêchera pas de partir à son tour… et de réussir son épreuve.

Sos posa sa main sur l’épaule de sa fille. À son contact, elle ne quitta pas l’horizon des yeux, eut simplement un demi-sourire. Il s’autorisa à scruter le profil qu’elle lui offrait. Celui de la marque de l’Ourse. Les trois cicatrices de la bête ne lui enlevaient rien de son charme, la jeunesse s’était chargée de l’assimiler, de composer avec… Il se fit la réflexion qu’il avait oublié à quel point elle était belle. Et grande... aussi grande que lui, l’homme le plus grand du clan. Aussi belle que sa première femme, peut-être plus depuis son épreuve et malgré sa cicatrice. L’épaisse combinaison de musher qu’elle portait échouait à gommer sa féminité outrageuse. Celle-ci débordait, éclatant au grand jour, provoquant tous les mâles. Tous, au village, lui avaient dit: « Elle a besoin d’un homme à présent, ne le vois-tu pas ? »

Mais il y avait autre chose que cette la maturité physique. Elle ne se cachait plus d’être ce qu’elle était : un être supérieur. Sans doute le peuple du ciel, d’où elle était tombée, était-il le peuple élu. Une race à laquelle elle avait toujours appartenu. Elle portait désormais ses origines avec un naturel désarmant, ne s’y dérobant plus. Sans doute, comme le lui avait dit Anaba, serait-elle bientôt rappelée par les dieux. Elle leur ressemblait tant... pourtant, elle appartenait au clan. Indiscutablement. Il décida de ne rien dire.

Le soleil rasant dardait ses derniers rayons pâles et froids sur la banquise. Il transformait en ombres démesurées les reliefs de neige les plus insignifiants. Elle se retourna vers Sos. Ses yeux bleus plongèrent dans les siens, le sondant, lui rappelant s’il le fallait encore, qu’elle n’était pas d’ici, qu’elle n’était pas de sa chair. Et qu'elle voulait savoir. Son regard clair le transperça, défiant le mâle en lui, mettant son autorité de père en garde. Pendant un instant, elle traversa ses défenses. Sa fille lut en lui comme elle avait appris à lire les traces de l’Ourse dans la neige. Déstabilisé, il baissa les siens aussitôt : il n’y aurait pas de discours, pas d’explication. Il n’eut, pour toute réponse, que le silence du soir à lui offrir. Ulorissa comprit qu'il ne dirait rien. Il assumait les conséquences de son silence. Son départ. Car lui aussi avait compris.

Il s’éloigna vers le traîneau sans un regard sur elle, et démarra. Elle partirait donc. Mais pas avant d’avoir revu Nanuq.

— RG