Les Mines d'Atlantis K
Polar noir + SF

Les Mines d’Atlantis K
Chapitre I — Le système du Taureau
Exoplanète Kepler-452b, constellation du Cygne, bras d’Orion. Foyer des mineurs, quelque part dans la ville basse d’Atlantis K…
Il faisait encore nuit lorsque Timon jaillit de sa chambre, au quatre-vingt-dixième étage du foyer des mineurs.
L’ascenseur affichait un signal rouge.
— Non…
Il frappa du plat de la main la plaque de commande. Rien. Il jura entre ses dents et se jeta dans l’escalier.
Il serait en retard. Définitivement.
Le premier roulement d’équipe n’avait jamais été son préféré. Mais le puits numéro sept tournait à plein régime, les cadences avaient encore augmenté, et plus personne ne choisissait quoi que ce soit. À ce rythme-là, même à vingt-trois ans, il ne tiendrait pas six mois.
Les autres, pour la plupart, avaient accepté les fameuses prothèses de rendement. Ils avaient vendu leurs bras. Parfois davantage. Leurs gestes étaient plus rapides, plus précis, mais leurs regards semblaient rester au vestiaire avec leurs membres d’origine.
Au palier soixante-deux, Timon ralentit une fraction de seconde. Quelqu’un avait gravé dans la peinture deux cornes maladroites au-dessus d’un cercle noirci.
Le signe du Taureau.
Il détourna les yeux. Dans la ville basse, on ne dessinait pas le signe pour rien.
Arrivé au seuil du foyer, Timon hésita avant de se jeter sous les cordes de pluie. Il leva les yeux vers le ciel noir. La buée de sa respiration se perdit dans l’averse froide. Cette pluie pénétrante abreuvait la ville sans répit. Même en plein jour, Atlantis resterait sombre. Et la saison ne faisait que commencer.
Il releva le col étanche de sa parka et se lança dans le déluge.
Au coin de la rue, il heurta un passant voûté, un autre corps pressé vers son poste. Des médics emportaient un mort à toute vitesse, victime de la nuit, un de ceux qu’on ne laissait pas refroidir dans l’eau. Timon bouscula l’un d’eux, s’excusa, reçut une insulte, ne répondit pas. Il n’avait pas le temps.
À l’approche de l’immense portail du puits numéro sept, l’architecture urbaine cédait la place aux bâtiments industriels : bas, rectangulaires, aveugles. Quelques réservoirs géants se dressaient comme des doigts pointés vers le ciel, la direction à suivre, la ligne de fuite.
À la base de l’un d’eux, un autre symbole avait été peint pendant la nuit : les mêmes cornes, tracées en blanc sur le béton trempé. Les servicesde la mine l’effaceraient avant midi.
Timon serra les dents et continua.
Il arriva à la grille principale et rabattit sa capuche malgré la pluie. Le contrôle biométrique hésita une seconde. Puis le bip attendu retentit, et la grille s’ouvrit.
Il traversa la cour principale, aperçut la file d’attente qui s’étirait sous l’averse et la rejoignit. Les retardataires s’agglutinaient devant le dernier ascenseur. Timon releva la tête vers le mirador central. À travers les trombes d’eau et les cascades ruisselant sur le métaverre, il reconnut la silhouette de Baldeck, l’intendant des mines. Même de dos, trapu comme un bloc, il avait l’air de mauvais poil.
Timon se cala dans la file. Après avoir salué deux connaissances devant lui, il regarda l’horizon bleuissant de la journée à venir. Les vents de particules de l’étoile Kepler-452 balayaient en permanence l’ionosphère de la planète, offrant, à qui voulait encore les regarder, des voiles d’aurores interminables. Ils invitaient le regard à se perdre dans la voûte céleste. À rêver d’un ailleurs.
Une douleur brève lui vrilla le haut du nez, à la jonction du front et des sinus. Il cligna des yeux. Depuis quelques semaines, ces maux de tête revenaient sans prévenir. Il en avait eu autrefois, puis ils avaient disparu. Il faudrait qu’il pense à en parler au médecin de la mine.
S’il trouvait le temps.
Un grondement sourd attira son attention. Un cargo de minerai, lourdement chargé, s’élevait péniblement dans la nuit bleutée d’avant le jour. Il poussait de tous ses réacteurs pour gagner la haute atmosphère. La lente ascension de ses panaches de feu demeurait visible malgré la pluie diluvienne.
Timon ne le quittait pas des yeux. Chaque jour, il suivait leur course. Le seul passage vers d’autres mondes.
Quelques voyageurs fortunés y prenaient parfois place. Bientôt, ses économies le lui permettraient. Dans quelques mois, si tout allait bien. S’il tenait jusque-là.
Il glissa une main sous sa parka et serra la photo de sa mère contre son cœur. Le papier plastifié était usé aux angles. Il connaissait chaque pli, chaque tache, chaque zone décolorée du visage. Sa promesse.
Le cargo coupa d’un coup sa propulsion à antiprotons. Timon le perdit dans le ciel trop sombre. Une déflagration sourde se propagea, comme l’onde de choc d’une bombe dans l’eau. Passée la haute atmosphère, le transport disparut. Son moteur d’Alcubierre l’entraînait désormais vers d’autres systèmes Kepler, ou peut-être vers l’origine des mondes : la Terre.
— Avance, Tête rouge ! hurla le chef de puits.
Timon emboîta le pas et rejoignit le groupe.
Trente secondes plus tard, au niveau moins-un, il ouvrit son casier, se déshabilla entièrement, puis enfila la cotte ignifuge réglementaire : pantalon renforcé, manches blindées, harnais de poitrine. Il décrocha sa défonceuse à charge lente, la plaqua contre son torse, ajusta les sangles et les serra au maximum.
L’outil pesait sur ses côtes comme un animal endormi. Une fois armé, il pouvait fendre une veine de pechblende en quelques secondes. Mal orienté, il pouvait faire pire.
Il verrouilla la sécurité, puis voulut armer la charge.
Rien.
Le logement était vide.
Il resta immobile, une main sur la gâchette inactive.
Il avait pourtant préparé la cartouche la veille. Il s’en souvenait parfaitement : le voyant vert, le déclic, la capsule replacée dans son compartiment. Elle était pleine, prête à cracher toute sa puissance contre la paroi.
Mais là, il n’y avait rien. Pas de charge. Pas de capsule.
Chaque cartouche portait un matricule rattaché à son opérateur. En perdre une suffisait à déclencher un rapport disciplinaire.
Parfois pire.
Quant à la cartouche de secours, elle refusa de s’activer. Le témoin resta noir.
— Chef ! Ma capsule a disparu !
Le chef de puits se retourna, déjà excédé.
— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? T’aurais dû prévenir hier.
— Mais je l’ai rechargée hier. Je l’ai préparée avant de remonter. Je me vois faire.
— Prends celle de secours. On verra ça en remontant. Pas le temps.
— Elle est morte. Elle ne tient plus la charge.
Le chef de puits ferma les yeux une seconde.
— Tu me fatigues, Tête rouge. Vraiment. On ne t’attend pas. On est déjà en retard. Tu remontes, tu te débrouilles, et tu vois ça avec le sous-intendant Reinard.
— D’accord.
— Tu compenseras. Tu finiras plus tard et tu feras un rapport. Une cartouche de charge, ça ne traîne pas dans la nature.
Le chef de puits se retourna brusquement, mais s’arrêta net.
Deux colosses lui barraient le passage.
Deux Bursek des services spéciaux.
Ils portaient le même manteau sombre, la même raideur militaire, le même regard poli et vide. D’une voix parfaitement neutre, celui de droite s’adressa au chef :
— Timon Emerson ?
— Non. C’est l’autre, derrière moi. Qu’est-ce que vous lui voulez ? On est pressés.
— Vous êtes le chef de puits ?
— Oui.
— Restez ici.
Le chef de puits ravala sa réponse. Même lui savait quand se taire.
— Qu’est-ce que je peux faire pour vous, messieurs ?
Les deux Bursek relevèrent leurs yeux métalliques vers Timon. Leurs mains descendirent en même temps sur la poignée de leur arme. Deux marionnettes parfaitement synchrones.
— Timon Emerson ?
— Oui.
Sa voix sortit trop basse.
— Posez doucement votre outil au sol.
— Voilà…
— Mettez vos mains sur la tête. Tournez-vous. À genoux.
Timon obéit sans réfléchir. Sous le velours de leur voix, il y avait le fer. La réputation sanglante des Bursek n’était plus à faire.
Son genou toucha le sol humide. Autour de lui, les autres mineurs s’étaient tus.
— Timon Emerson, vous êtes en état d’arrestation pour le meurtre du chercheur étranger Aaron Mugler et de sa famille.
Le mot "meurtre" sembla d’abord abstrait. Puis "famille" entra dans son crâne comme une détonation.
— Quoi ? Non. Je ne connais pas…
Il chercha le nom, les visages, une explication. Rien. Seulement le vide du logement de sa cartouche, et le regard des autres qui se posait déjà sur lui.
L’un des Bursek lui saisit le bras, lui passa les menottes, le remit debout sans ménagement et le poussa vers l’ascenseur de surface.
— Tête rouge… qu’est-ce que t’as foutu ? lança le chef de puits à son passage.
Timon voulut répondre. Dire que ce n’était pas lui. Dire qu’on lui avait volé sa capsule.
Mais sa gorge s’était refermée.
Le second Bursek attendit que son collègue soit entré dans l’ascenseur avec Timon, puis reprit :
— Veuillez me suivre. Je dois interroger le personnel avant d’analyser le système de surveillance. Vous êtes relevés de votre travail pour l’heure.
Le chef de puits souffla par le nez.
— Je savais que cette journée commencerait mal. Allez, les gars. On pose les outils, on se rhabille et on suit le monsieur. Haut les cœurs : la journée ne fait que commencer.
Atlantis K, capitale industrielle de l’exoplanète Kepler-452b. Ville haute. Appartement de la famille Mugler. Une heure plus tôt…
Le détective Rabah Brassel remonta l’escalier à bout de souffle.
— Chef ! Chef ! Les services spéciaux sont là.
L’inspecteur principal Jones se tourna vers lui.
— Déjà ?
— Les Bursek.
— Ah. Ceux-là. Évidemment.
Jones regarda une dernière fois le salon éventré. Malgré les courants d'air, l’appartement sentait le désinfectant, le métal brûlé et autre chose, plus lourd, que même les médics ne parvenaient pas à couvrir. Près d’un canapé renversé, un gobelet d’enfant roulait encore par moments dans une flaque diluée.
Jones détourna les yeux.
Deux silhouettes massives occupaient déjà l’encadrement de la porte.
— Messieurs, bonjour, dit Jones. Vous tombez bien. Je vous laisse voir la scène… et comprendre ce qui doit l’être.
— Nous vous écoutons, dit l’un des Bursek.
Jones se passa une main sur la nuque, puis lança un regard à Brassel avant de commencer :
— Aaron Mugler. Chercheur spécialiste des moteurs d’Alcubierre. Arrivé hier seulement sur 452. Il n’a pas eu le temps de mettre ses talents au service de notre chère communauté. Cette nuit, quelqu’un l’a tué. Lui, sa femme, leur fille.
Il désigna le salon.
— La tête est là. Le corps, lui, est dispersé. Les médics ramassent ce qu’ils peuvent, mais il est probablement mélangé aux restes des autres victimes. Les murs, le plafond, la cuisine… jusque dans la salle de bain. Quelqu’un voulait être sûr de ne pas le rater.
Il marqua une pause.
— Il ne l’a pas raté.
— Des pistes ?
— Trop tôt. Mais ce n’est pas une arme conventionnelle. À vue de nez, ça ressemble à une décharge de défonceuse de mine. Projection en cône, impact thermique, trou dans la porte, le mur, dispersion des fragments.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— J’ai travaillé dans les mines. Avant. Assez longtemps pour reconnaître ce genre de dégâts.
— Autre chose ? demanda le Bursek, impassible.
— Les analyses sont en cours. Et, par habitude, j’aime bien attendre qu’elles parlent avant de choisir un coupable.
— Chef, dit Brassel. J’ai trouvé ça.
Il tendit à Jones un sachet transparent contenant une cartouche métallique.
L’inspecteur se pencha sans la toucher.
— Confirmé. Cartouche de défonceuse à charge lente. Vide. Et probablement pleine avant utilisation, vu l’état de l’appartement.
Il soupira.
— Je crois qu’on est bons pour les mines, détective Brassel. Sept mines, trente-sept puits, quarante-deux mille mineurs, sans compter les outils, les chefs de puits, les kilomètres de boyaux, les ascenseurs… et ma claustrophobie. Une vraie partie de plaisir.
Le Bursek tendit la main.
— Montrez.
Brassel lui remit le sachet. Une lueur bleue balaya le métal.
— Identifiant exploitable, dit le Bursek. Puits numéro sept. Attribution : T.E.
Jones releva un sourcil.
— Ou alors quelqu’un veut que ça ressemble à ça.
— Nous nous en chargeons, l’interrompit le Bursek. Vous vous occupez de l’enquête de proximité : les interrogatoires, l’emploi du temps, les preuves matérielles. Nous vous livrerons le suspect. Vous n’aurez qu’à l’inculper.
— C’est aimable à vous de me mâcher le travail.
Les deux Bursek ne relevèrent pas. Ils étaient déjà dans l’escalier, parfaitement synchrones.
Jones les suivit du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent.
— Qu’est-ce qu’on fait, chef ? demanda Brassel.
— Ce qu’on aurait dû être les seuls à faire : on enquête. Prélèvements, voisins, accès de service, flux de caméras. Et on ne se laisse pas dicter un coupable par deux statues en manteau.
— Vous pensez que Timon Emerson est innocent ?
— Je pense qu’une cartouche matriculée, « oubliée » au milieu d’une boucherie une heure après l’arrivée d’un savant stratégique, c’est trop propre pour être honnête.
Brassel hésita.
— Le Taureau ?
Jones tourna lentement la tête vers lui.
— Pas de noms dans une scène ouverte, Brassel. Jamais.
— Pardon, chef.
— Les analyses, Brassel. Les analyses d’abord. Et trouvez-moi du café. J’ai un mal de crâne à fendre du métaverre.
— Ça marche, chef.
Jones regarda une dernière fois le salon.
— Et fermez cette porte. Personne d’autre n’entre ici sans mon autorisation. Pas même les services spéciaux.
— RG