My Very Own Private Way

Ma singulière façon d'être au monde... et ses conséquences

août 29, 2026

Stanislavski

C'est qui ?

Stanislavski

Par Auteur inconnu — http://artstudiomontreal.com/en/blog/2014/01/17/calendar-3/, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=33918978

Constantin Sergueïevitch Stanislavski (de son vrai nom Alexeïev) (en russe : Константин Сергеевич Станиславский), né le 5 janvier 1863 à Moscou et mort le 7 août 1938, est un comédien, metteur en scène et professeur d'art dramatique russe.
Il est l'un des créateurs, avec Vladimir Nemirovitch-Dantchenko, du Théâtre d'Art de Moscou et il est l'auteur de La Formation de l'acteur et de La Construction du personnage. Lorsqu'il meurt en 1938, son enseignement a bouleversé toute l'Europe, et depuis, son système a marqué à jamais l'art du comédien et du metteur en scène.
Wikipédia


   Stanislavski, c’est le père du jeu actuel : au cinéma, au théâtre, à la télé, dans les clubs de théâtre, sur les planches du village lors du patronage annuel…tout le monde joue, avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de réussite (et sur les planches de la place de la mairie, c’est parfois bien meilleur que sur certaines scènes nationales.. .), version Stanislavski. On ne le sait pas, ou on ne l’a jamais su ; on ne s’en rend pas compte, ou on l’a oublié. Et pourtant…c'est toute une façon de concevoir ce qu’est l’acteur, qui nous a imprégnés. Mais Stanislavski, c'est plus que ça : c’est la révolution de notre vision du monde, et donc, de notre monde.

Voyons pourquoi.

Les hommes politiques ne sont-ils pas devenus les champions de la sincérité ? De la vérité psychologique de l’instant ? Ne jouent-ils pas comme de grands acteurs qu’ils sont ? Ils ont mis le temps certes, mais c’est fait. On fait des films sur eux tant ils nous sidèrent de sincérité renouvelée, et pourtant jamais tenue. Se seraient-ils hissés plus haut que la performance du comédien moderne ? L’art de l’annonce sincère dans l’instant : tout le monde marche, car l’instant psychologique ne ment pas. Au moment où c’est prononcé, c’est le moment de vérité, on ne parvient pas à douter des promesses alors même qu’on sait que la plupart ne seront pas tenues. Mais ON MARCHE !!! Comme au cinéma, ou au théâtre : on sait que c’est faux, mais, rien à faire : non seulement on a envie d’y croire, mais cela paraît réellement plausible, « juste », c’est « vrai ». Le sens du vrai. Les grands hommes politiques de ce monde ont le sens du vrai…en plus du pouvoir…Grâce aux acteurs ? Peut-être...sûrement !

Et il n’y a pas qu’eux. Nos grands chefs d’entreprise, ne sont-ils pas aussi bons ? Les plus petits qui réussissent, n’y arrivent-ils pas eux-aussi ? Nous-mêmes, ne sommes-nous pas d’excellents acteurs ? Notamment lorsqu’on se ment à soi-même avec une sincérité qui nous arracherait des larmes ? Et, encore une fois, cette vision de la comédie humaine, n’est-elle pas basée sur cette sincérité, ce naturel qu’on reconnaît aux grands comédiens ?

Pas une pub digne de ce nom, pas un cabaret, pas un court-métrage, pas une lecture théâtrale chez l’habitant, pas une téléréalité, pas un one man show moderne qui ne s’inspire de cette façon de jouer. Figurez-vous que cette vision est incroyablement nouvelle lorsqu’elle voit le jour. Les plus grands films lui doivent ce qu’ils sont. L’écriture moderne et réaliste des pièces de théâtre ou des scénarios de films est profondément marquée par ce monsieur et sa vision de l’acteur. 

Nos hommes politiques eux-mêmes ont changé dans leur façon de s'exprimer.... Même dans les années soixante, ils n’ont pas encore pris la mesure d’une expression moderne pour captiver les foules. Malraux était dans les meilleurs, mais aujourd’hui, cette façon de s’exprimer prête à sourire. Me direz-vous encore que le sens du vrai n’a pas changé le monde ? 

Sarah Bernhardt, Malraux : une génération d'écart, même combat pourtant. On captive les foules par la grandiloquence. On les saisit par une pensée élevée. Mais pas par le sens du vrai, du sincère, de la psychologie de l’instant. Aujourd’hui, le président des USA dans 24 heures chrono ressemble étrangement au vrai. Et pas seulement par la couleur…écoutez-les, regardez-les…copie conforme…ils jouent le même jeu, exactement…ou bien ils ne jouent pas, et sont aussi sincères l’un que l’autre…c’est du Stanislavski 100%. Saisissant, non ?

Loin de moi l’idée de faire un hommage à Stanislavski. Il n’en a pas besoin. Je souhaite juste essayer de lever le rideau sur la puissance de sa vision. Elle a juste bouleversé notre communication, le jeu du pouvoir, nos croyances, notre façon de rêver, le travail des artistes.

Le monde a-t-il changé à cause, ou grâce à …Stanislavski ? Ou bien, ce monsieur ne faisait-il que refléter les évolutions nécessaires de son époque ?

Je pencherais pour la première. Mais, chacun jugera de la pertinence de l'une ou l'autre réponse. Ce qui est sûr, c'est que Stanislavski impressionne par son système. Il ne cherche pourtant, simplement, qu'à s’approcher du « vrai », jouer la vie sur scène de la façon la plus réaliste possible. Aujourd’hui, un tel type de jeu semble une évidence. A l’époque, au début du XXième siècle, il n’y a rien d’évident à imposer ce réalisme, notamment au théâtre qui se nourrissait d’effets emphatiques.

Cette « méthode » inspire néanmoins un sentiment paradoxal. Elle produirait de l'art à partir d'une démarche rationnelle. Une hérésie. On peut donc être un grand comédien, inspiré, en utilisant une méthode. Il y aurait un truc qui fonctionne à chaque fois. Propos douteux et suspects...


D'un autre côté, ses résultats sont bien réels : en effet, elle a engendré des références indiscutables... tous les grands comédiens américains (ou presque...), ont commencé à l’Actors Studio. C’est la version américaine du système Stanislavski, fondée en 1947 à New-York, par Elia Kazan, Cheryl Crawford, Robert Lewis, tous trois parfaitement alignés sur la méthode et s’en revendiquant…

Par la suite, et en pleine guerre froide, les plus grands chefs-d’œuvre du cinéma américain seront produits et réalisés suivant cette méthode, en assumant pleinement la filiation russe, sans que cela choque quiconque…étonnant, non ? Il n’est plus un comédien moderne d’Amérique, qui ne se revendique de l’Actors Studio. Et c’est la réalité, ils y passent à peu près tous !

Bien plus encore : les acteurs du monde entier sont conquis. La puissance et la vérité des comédiens modernes, lorsqu’elle parle vraiment à l'humanité des spectateurs, est le résultat du seul jeu réaliste et psychologique de Stanislavski.

Alors, c’est quoi son truc, sa « méthode » ? 
(Ses adeptes, d’ailleurs, diront que le mot « méthode » est caricatural.)

L’idée demeure simple, mais elle aura de nombreux corollaires et déclinaisons parfois complexes, très riches : des exercices psychotechniques pour s’approprier la psychologie du personnage ; des exercices physiques pour s’imprégner du geste psychologique du personnage ; un travail de concentration sur l’objectif de l’auteur afin de saisir ses intentions profondes, le grand message qu’il souhaitait délivrer ; créer une ligne d’action claire, cohérente, et super motivante pour le comédien. C’est un engagement quasi religieux. C’est une démarche à la fois globale et précise. Bref, c’est une discipline de l’acteur. Un sacerdoce ? Ses adeptes les plus rigoureux sont souvent  appelés disciples. Le plus connu étant Michaël Tchekhov. Le premier à le suivre. Il poursuivra et défendra, après la mort de Stanislavski, l’œuvre. Michaël est le neveu d’Anton Tchekhov.

La coïncidence n’en est pas une, car Stanislavski est contemporain d’Anton Tchekhov ;  son Pygmalion d’un certain point de vue. Stanislavski créa nombre des ses pièces. La plupart. Toutes ses mises en scène de Tchekhov seront donc réalistes.

Un grand auteur, jeune encore, rencontre le seul directeur d’acteur adapté à son écriture.

Les mots de Tchekhov peignent la réalité des rapports humains et leur cruauté. Ils sont une profonde description des abysses de l’âme humaine, et donnent à voir le ridicule jusqu’à l’absurde de tout ce cinéma…Que nous jouons, que nous nous épuisons à jouer, comme des enfants cruels. Sauf que cela a souvent pour conséquences des drames. Ces mots, donc, n’ont surtout pas besoin d’effets de cabots. Ils n’ont pas besoin d’être soulignés, renforcés ou alourdis. Au contraire, ils ont besoin d’être dépouillés, car ils se suffisent à eux-mêmes. Il est vrai qu’à l’époque, beaucoup d’auteurs insignifiants connaitront quelques succès grâce à des acteurs qui auront su valoriser des pièces médiocres. Leur jeu lourd et appuyé parvenait parfois à valoriser des petits traits d’esprit issus de petits auteurs  « trois fois sots… »  Mais d’autres, de la trempe de Tchekhov, commencent à apparaître, et séduisent Stanislavski…Le réalisme se répand et a grand besoin d’une nouvelle forme théâtrale, elle aussi réaliste, naturelle, et psychologique. Gorki, Gogol, Ostrovski, Tourgueniev, Maeterlinck, seront de ceux-là…

L’idée de Stanislavski, la voici : « l’état créateur » de l’artiste qu’est l’acteur, ne se décide pas. Il est indispensable, pourtant, pour produire un effet puissant sur le public ; pour que l’interprétation soit inoubliable, voire grandiose. Le souffle, celui de l’auteur, traversera la salle par l’intermédiaire du corps de l’acteur, mais seulement si ce dernier est hautement inspiré par son âme. S’il entre en contact avec elle. Cependant, si l’acteur attend l’inspiration des muses, il n’est jamais certain de leur venue. Dans l’attente, plutôt que rester en mode « espoir », Stanislavski propose de créer les conditions les plus favorables à cette venue. A cette descente.

Dans La formation de l’acteur, ses mots renvoient plutôt à la puissance de la nature qui vous prend, et vous recrache quand c’est fini. S’y mêle déjà l’inconscient de Freud…Stanislavski nous parle plutôt du subconscient, et de l’âme. Il penche plus souvent pour le subconscient…

“Ce livre, ce grand livre, est une reconsidération totale de l'acteur. Il dépouille l'interprète de ses vanités. Il le dévêt de ses clinquants. Il analyse sans pitié ses faux prestiges. Il détruit le cabotinage.” 
Jean Vilar

(Stanislavski dans Le malade imaginaire)

By Unknown author - Acting ed. Toby Cole, Public Domain

On sent chez lui, au travers de son écriture dans la formation de l’acteur, comme une volonté, non pas de nier sa propre intuition, mais de l’accepter de façon raisonnable, en la justifiant pour la rendre pleinement acceptable. Le mystère de la création semble avoir besoin, à ses yeux, d’un fondement scientifique pour exister. Parallèlement, on sent une vraie envie mystique, chamanique presque, de montrer aux yeux du monde, que le théâtre procède d’un forme divine d’annonce. Dont l’acteur est le témoin. Il y a comme un refoulement de cet aspect. C’est assez fascinant de voir la pensée d’un homme en action, se référant à des thèses dont il est le jouet lui-même ! Il se met en scène lui-même dans ce livre à vocation pédagogique : il est le professeur Tortsov, et il est aussi l’élève Kostia. Freud se régalerait ! Stanislavski n’assume pas, je pense, le caractère sacré du rôle de messager des Dieux qu’est celui de l’acteur. Je pense qu’il crève de s’autoriser à le penser et à l’exprimer, mais son esprit lui refuse ce luxe : il est trop pédagogue, il est trop réaliste.

"Cela me fait penser à une plage, sur laquelle se précipitent des vagues de toutes tailles. Certaines nous viennent aux chevilles, d'autres, jusqu'aux genoux, d'autres nous font perdre pied, tandis que les plus fortes nous entraînent vers le large et nous rejettent ensuite sur le rivage.” 

"La vague du subconscient ne fait parfois qu'effleurer l'acteur, puis se retire. Parfois, elle l'entourera complètement et l'entraînera dans les profondeurs, pour le rejeter à nouveau sur le rivage de la conscience.” 

Stanislavski


(Stanislavski dans Othello) Auteur inconnuUnknown author, Public domain, via Wikimedia Commons

D’après lui, autant l’effet de la présence de l’âme sur le jeu de l’acteur  est une sorte de mystère inexplicable, (faut-il chercher à l’expliquer ? C’est sûrement le plus sûr moyen de la faire fuir…l’inexplicable est inexprimable et doit le rester) autant il est possible de cultiver les conditions favorables à cette présence. Si le comédien se met au boulot, il n’y a pas de raison… S’il est sage et appliqué, et persévérant, il sera récompensé. Là encore, il y a comme un paradoxe : d’un côté la rédemption de l’acteur par le travail et l’effort… de l’autre, les folies qu’un rôle peut, et doit provoquer… passionnant !

Ce travail va donc consister à rassurer l’âme, lui donner des gages matériels sur les moyens dont elle pourra disposer, lorsqu’elle s’invitera, pour s’exprimer avec force et assurance sur scène ; même devant un large public.

— RG